Cornélius de Wolf prit la mer sur le O16 à Singapour le 6 décembre 1941 avec 40 autres marins à bord. A.J. Bussemaker était un commander compétent et la mission dans le golf de Siam permit à l’équipage d’épingler un bon nombre de navires ennemis, même dans des eaux peu profondes comme dans la baie de Patani.

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Cornelius De Wolf sur le O16

Vers minuit, le samedi 14 décembre, il prit le tour de garde dans la baignoire.  Voici ce qu’il a dit de son aventure :

C’est arrivé à environ 02:30 du matin. Nous étions 6 sur le pont. Une explosion de tonnerre me projeta hors de la baignoire. Malgré les tentatives désespérées du Commandant et d’un autre officier supérieur de fermer l’écoutille, le O16 disparu dans les vagues en moins d’une minute. Mon manteau s’était coincé dans le coupe-câbles et dès je réussi à m’en dépêtrer, je me suis retrouvé seul dans l’eau. Non, tout cela ne pouvait pas être vrai, les 5 autres doivent être autour. On ne pouvait rien voir dans les vagues de cette nuit noire, et j’ai commencé à appeler. J’entendis des appels. J’ai nagé vers ses cris et aperçu 4 têtes. Le Commander Bussemaker n’était pas parmi eux. Nous avons continué d’appeler et entendu une vague réponse que nous n’avons jamais pu localiser.

Nous étions maintenant 5 : l’Officier Jeekel, le Caporal Bos, les marins Van Tol et Kruijdenhof et moi-même. Nous nous sommes d’abord orientés avec la lune et les étoiles pour se diriger vers les îles que nous savions être au Sud de notre position – ndla : Pulau Chebeh, Pulau Tioman, Pulau Labas –. L’Officier Supérieur Jeekel nageait devant. Il demandait fréquemment si nous étions capables de suivre. Nous avions ôté tous nos vêtements, à par Van Tol qui n’arrivait pas à se débarrasser de son manteau. Il arrivait à peine à bouger. N’en pouvant plus de le regarder se débattre désespérément, je suis allé l’aider. Mais il ne résistera pas longtemps et coulait quelques instants plus tard.

Sous-Marin O16
Le O16 à quai

Le soleil montait. Nous voyions les îles à l’horizon. Vers 8 heure, c’est devenu trop dur pour le lieutenant Jeekel. Il ne s’est jamais plaint et nous encourageait tout le temps. Nous avons brièvement parlé des causes de l’explosion. Il pensait que c’était une mine.

Après la disparition de l’Officier, j’ai demandé à Bos et Kruijdenhof s’ils pouvaient continuer. Leur réponse était claire : Nous avons soif ! Nous pouvions alors voir les sommets de l’île. Le secours semblait imminent. Un avion anglais nous a survolé mais n’a pas vu nos appels désespérés. Kruijdenhof s’enfonça dans la mer vers 21 heure.

Bram Bos et moi avons continué à nager dans l’eau salée et sous un soleil de plomb. Nous étions tourmentés par une soif immense. Le plus difficile du voyage était encore devant nous. Alors que nous estimions ne plus être qu’à deux ou trois miles de l’île, les courants étaient contraires et nous progression difficilement. Un autre avion nous survola, cette fois avec des sigles hollandais, mais il ne nous a pas vu.

Bram Bos s’est battu désespérément contre la mort. Il avait peur. Nous avons chanté ensemble, ça l’a calmé. Il a fait encore quelques brasses et m’a dit « Cor, si tu survis, dis bonjour à ma femme et mes enfants ». C’était une brave âme. Il devait être 05:00 du matin du 2ème jour.

Carte du parcours de Cornelius De Wolf

A partir de ce moment, je suis totalement seul avec la nuit. Je n’ai jamais vraiment eu peur, même de mourir. La foi m’a donné la force de continuer.

J’ai commencé à désespérer. On ne peut rien voir dans ce noir. J’étais sonné et me disais« j’en ai assez ». Les hallucinations firent leur entrée. J’ai vu un voilier et voulait m’y reposer pour un moment. J’ai cru que j’étais assis, mais j’ai commencé à couler et ça m’a ramené à la réalité. J’avais bu de l’eau de mer, aggravant la sensation et les effets de la soif.

Le jour se leva avec son soleil brûlant. J’étais épuisé et souhaitais simplement me laisser submerger par l’eau. Tout est fini, j’ai pensé. Mais je n’ai pas coulé. Et juste quand je cru que c’était la fin, le courant changea.

Finalement, le mardi après-midi, après pratiquement 38 heures de nage, j’ai atteint la plage d’une île entourée de récifs. Ma peau était crevassée par l’eau, mes mains, mes pieds, mes jambes et mon dos saignaient. Je me suis écroulé là.

Le soleil, les douleurs insupportables et une soif intense réveillèrent mes sens. De l’eau, de l’eau, il doit y avoir de l’eau. Tombant et trébuchant, je me suis traîné plus haut.  Pas d’eau ! En revenant sur mes pas, j’ai enfin trouvé de l’eau dans une crevasse. J’ai passé ma nuit sur ce rocher. Quelque chose m’a mordu au pied, et la douleur fut intense. A ce jour, je ne sais toujours pas ce que cela pouvait bien être.

Le lendemain de mon échouage, J’ai rassemblé mes forces et suis parti explorer. L’île est inhabitée et composée de gros rochers, entourée d’une barrière de corail – ndla : Pulau Dayang à 81 kilomètres du lieu du naufrage –. J’ai vu soudain un « prau » (petite embarcation en bois) avec à bord un garçon malais. Quand il a entendu mes cris, il est venu et m’a donné une jeune noix de coco fraîche que j’ai bu égoïstement. Puis j’ai mangé la chair tendre et ai demandé au jeune homme de m’amener sur son île et de chercher des secours.

Rapuli, un homme qui travaille à l’immigration de Singapour et parle anglais, arriva le lendemain. Il avait même amené une paire de pantalons bien trop petits pour moi. Il me fit venir sur son île. Tout ce que je voulais, c’était retourner sur la péninsule de Malaya – péninsule malaise – et rejoindre ma base navale de Singapour. Je suis resté trois jours chez Rapuli. Tous les matins, un vieux chinois m’amenait un bol de soupe de poulet sans jamais dire un mot. »

Il fut rapidement rapatrié à Singapour et questionné. A cette époque, personne ne crut qu’il avait nagé une telle distance et il fut décidé arbitrairement que les sous-marins avaient coulé dans le champ de mines anglais entre Aur et Pemangil, bien plus au Sud que la réalité. Ceci ayant été considéré comme une erreur de navigation de la part des 2 navires O16 et K17, aucune pension ne fut versée aux familles des victimes. 

Cornélius de Wolf après avoir servi sur le K14 en eaux australiennes fut décoré du « Lion De Bronze » et de la « Médailles de Distinction en Service ». Il prit sa retraite en 1962 et disparu en 1983.

C’est en août 1998 que ‘De Telegraaf’, quotidien hollandais, annonce : des plongeurs ont localisé deux sous-marins hollandais de la deuxième guerre. En fait, leurs positions sont déjà connues depuis 1982, mais personne n’avait officiellement plongé dessus. 

Les bâtiments ont été redécouverts et photographiés en Mer de Chine du Sud à une profondeur de 60 mètres, au Nord de Tioman par des plongeurs de Technical Diving International (TDI), sponsorisés par la multinational Unilever.

L’homme qui a raconté ses histoires faisait partie de l’équipe. Hollandais d’origine et vivant la plupart du temps à Singapour, il y vient tous les ans, et quand on le rencontre, on a une pensée pour ces marins et plus particulièrement C. de Wolf.

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